« Le plaisir de vivre » par Corinne Gaudio

par GUILLAUME FOURNEL

Corinne Gaudio

La première chose qui frappe quand on rencontre Corinne, c’est la lumière qu’il y a dans son regard. Pétillante et dynamique, elle « kiffe » sa vie, et ça se voit. Corinne est formatrice en massage mais aussi férue de bien-être : enseignante de Taï Chi chuan, Qi gong, sophrologue, elle anime aussi des ateliers de yoga du rire et s’intéresse depuis peu à la psychologie positive. Voici le portrait d’une femme pas banale, qui a dédié sa vie au bien-être…

Tu as quand même une sacrée vie ! Comment tu en es arrivée là ?

Je reviens de loin ! [Rires] J’ai d’abord été standardiste dans un grand groupe de presse pour me payer mes études, puis responsable Marketing. En 1989, j’ai découvert le Tai Chi chuan, le bouddhisme, le taoïsme, je suis devenu végétarienne… La totale… Bien évidemment, le monde de la presse, n’avait alors plus beaucoup de sens pour moi.

J’ai tout plaqué du jour au lendemain, pour partir dans le monde du bien-être. Une fois dans ce milieu, j’ai fait des rencontres. Je me suis intéressée à de nouvelles pratiques et j’ai fait beaucoup d’expériences, parfois « mystico-gélatineuses » ! [Rires] Au bout de quelques années j’ai commencé à enseigner le Taï Chi puis je me suis consacré à la sophrologie. Aujourd’hui, j’ai ma propre association de Taï Chi : « le Souffle du Dragon ».

Comment en es-tu arrivée à enseigner le massage ?

Très vite après le Taï Chi, je me suis formée en sophrologie, pendant 3 ans. Je faisais un peu de massage en parallèle, mais plus pour m’amuser. Et c’est à la fin de ce cursus que je me suis mise au massage.

J’avais une prof de sophrologie, Anne Van Eiszner, qui s’intéressait de près au magnétisme et à l’énergétique. Je l’admirais beaucoup. J’ai donc travaillé avec elle et je me suis un peu initiée au magnétisme. C’est là que j’ai compris que j’avais vraiment besoin du contact, du «toucher ».

On était en 1995, c’est à cette époque que j’ai eu un nouveau déclic. Je me suis dit : « Le massage, c’est maintenant ou jamais ».

Et c’est à ce moment là que tu as fait une belle rencontre…

Oui ! A l’époque, il y avait très peu d’écoles de massage. J’aimais beaucoup Jean Louis Abrassart, je voulais me former avec lui, mais malheureusement, à cette époque, il n’était plus en France... J’ai donc cherché une autre école, je comptais passer un week-end dans chacune, pour voir laquelle me convenait le mieux. Le 1er stage prévu était à l'IFJS, un samedi après-midi. Je m’y suis rendu, et au bout d’1/4 d’heure, je savais que j’étais au bon endroit.

La formatrice Janine Bharusha avait la grâce, j’ai eu un véritable coup de foudre (je fonctionne de manière instinctive, au feeling). En la regardant faire, j’ai pensé : « quand je serai grande je veux être comme elle ». Et c’est avec elle que je me suis formée au massage.

Objectif atteint alors !Tu es un peu comme Janine, maintenant…

[Rires] Je dirai que je suismoi. On ne peut pas faire de comparaison... Et elle reste mon modèle. De plus, par son origine (indienne) et son parcours, elle a de nombreux talents que je n’ai pas : elle a été chorégraphe, prof d’expression corporelle, claquettiste. Moi de mon côté, j’ai des talents différents, grâce au Taï Chi, à la sophro notamment. Mais je peux dire que j’ai réalisé mon rêve de l’époque !

C’est génial d’entendre ça, félicitations. Et aujourd’hui, quelle est la passion que tu privilégies ?

Le massage bien sûr : toutes les techniques me passionnent. Je continue d’enseigner le Taï Chi Chuan, c’est ma colonne vertébrale, cela me recentre. La semaine, je donne des cours de Tai Chi et j’enseigne le massage. Mais dès que j’ai le temps, je continue à me former. J’adore apprendre… « Demeurer débutant » comme on dit dans les arts martiaux.

Quand est-ce que tu as découvert le massage assis ?

Ah, c’est une belle histoire…

Tout a commencé lorsque j’ai rencontré Joël Savatofski. J’ai eu beaucoup de chance de faire ma formation avec lui. C’était le début du massage assis, ça n’existait pas vraiment en France. Un des seuls endroits où on pouvait se faire masser, c’était l’été sur les aires d’autoroute. Chaque année, Joël avait un contrat avec la sécurité routière pour animer, des « pause relax » sur les aires d’autoroute. Au début, Joël a commencé sans chaise, avec un simple tabouret !

Le jour où j’ai découvert tout ce que l’on pouvait faire avec une chaise de massage, j’ai tout de suite adoré. Ta chaise, tu peux l’emmener et la poser partout : dans les entreprises bien sûr mais également à l’autre bout du monde, en bas de chez toi, dans le métro, dans les prisons, à l’assemblée nationale, dans des festivals… Ce qui me plait dans le massage assis, c’est de passer d’un monde à l’autre : un jour on côtoie des golfeurs, le lendemain des danseurs, des personnes handicapées… Bref avec un peu d’imagination, tout est possible.

Tu m’as déjà raconté des tas d’histoires incroyables, de quoi écrire un livre ! Mais quel est ton souvenir de massage assis le plus marquant ?

Les prestations sur les aires d’autoroute étaient très médiatisées, alors très vite nous avons eu un contrat avec une grande marque de vêtements. Pour leur campagne promotionnelle, ils nous avaient demandé de descendre dans le métro pour faire des massages. En fait ils avaient installé 400m² de gazon à la station Auber ! On avait mis des chaises de massage, sauf que les ¾ des gens qui passaient n’en avaient jamais vu de leur vie… Du coup, ils étaient très étonnés, et certaines personnes pensaient même qu’on les vendait. A la fin de la première matinée, les médias sont arrivés. Il y avait même une chaine de télévision espagnole et un magazine anglais dans lequel je me suis retrouvée en photo.

Tu t’es retrouvée en couverture en train de masser ?

Oui ! Enfin… pas vraiment à la une, mais en photo pleine page. Pour une débutante, j’étais déjà très fière… [Rires] Ensuite, il y a eu un effet boule de neige. On était là pour 3 jours, et déjà, à partir de l’après-midi, tout le monde venait. Des gens arrivaient de banlieue, faisaient 2 heures de métro pour venir se faire masser ! Les vendeuses des Galeries Lafayette « descendaient » dans le métro pendant leur pause, les gens de la Bourse, et les gamins des cités accouraient pour tester nos doigts de fées. Dès le lendemain, tous ces gens étaient assis sur la pelouse, les cadres avaient enlevé leur cravate, leurs chaussures et pique-niquaient. Le 3eme jour les gens se massaient entre eux ! C’était surréaliste. C’est à ce moment très précis que j’ai pris conscience que le toucher n’est pas anodin. On avait vraiment l’impression d’œuvrer pour une société plus « touchante ». C’était vraiment très émouvant.

Effectivement, les rapports entres les gens ne sont plus les mêmes lorsqu’ils sont dans le cœur, dans le don. Tu as dû assister à des moments de partage vraiment forts... C’est le privilège d’avoir osé la nouveauté, félicitations. Quand est-ce que le massage assis a vraiment décollé ?

A partir de toutes ces expériences et pendant quelques années, on intervenait surtout dans le cadre de campagne de communication ou sur des évènementiels, le massage en entreprise ne prenait pas vraiment. Les chefs d’entreprises étaient très frileux, ils considéraient que l’entreprise n’était pas un lieu pour le massage. Le « boom » du massage en entreprise est assez récent. Cela a commencé lorsque les médias se sont mis à parler de stress au travail, des vagues de suicides dans de grandes entreprises. Tout à coup, il y a eu une prise de conscience collective des entreprises, il devenait nécessaire et important de se soucier du bien-être de ses employés.

Aujourd’hui, la demande s’accroît, car il y a une vraie reconnaissance, beaucoup d’entreprises font appel à des masseurs, mais également à des sophrologues, à des profs de yoga. Bref, c’est un marché en pleine expansion.

Tant mieux, ça va dans le bon sens… Dis-moi Corinne : tu as le regard particulièrement lumineux, quel est ton secret ? Est-ce que tu peux me révéler ta recette du bonheur ?

[Rires] Ma recette, c’est que je m’amuse tout le temps ! Il y a quatre ans, j’ai frôlé la mort, à cet instant précis, j’ai compris à quel point la vie est éphémère, que tout peu s’arrêter du jour au lendemain, et cette expérience a changé ma vie. Désormais je m’efforce de profiter de chaque instant, d’être le plus souvent dans « l’instant présent », c’est un « travail » de longue haleine. Ne plus donner autant d’importance a ce qui finalement n’en a pas, et surtout prendre garde à ne pas se laisser guider par nos émotions négatives. J’adore cette phrase de Pierre Dac : « Si la matière grise était rose, on aurait moins d’idées noires ».

Toi qui connait bien le sujet, quel est le meilleur conseil que tu pourrais donner à quelqu’un pour être heureux ?

Ma recette se résume à une petite histoire : Un grand maître indien répète sans cesse à ses disciples :

« When you eat, eat. When you read, read. When you walk, walk, When you make love, make love ». Un jour, un de ses disciples le trouve en train de prendre son petit-déjeuner et de lire le journal en même temps, il s’en étonne et le Maître lui répond: « What’s the problem ? When you eat and read, eat and read. » [Rires]

Pour être plus claire, mon conseil serait de prendre conscience de ce que l’on fait au moment où on le fait. Par exemple lorsque tu manges, il faut profiter du plaisir que te procurent tous tes sens, se « nourrir » des odeurs, des goûts, des textures…. Manger avec les mains par exemple, c’est une sensation incroyable, et très sensuelle.

La « culture de l’instant » c’est ça le secret, même si j’ai bien conscience que cela demande une discipline acharnée. J’y travaille encore ! [Rires]

« Vivre dans l’instant présent », profiter de chaque expérience au maximum… Tu es pleine de sagesse, c’est super de discuter avec toi. Je vais en profiter : si tu devais donner un conseil à un nouveau masseur ?

D’abord, je lui conseille de ne pas tout lâcher pour le massage, enfin pas tout de suite. De se former dans une bonne école, d’apprendre une bonne technique, et de… pratiquer encore et encore afin de bien maîtriser sa technique. Mais le plus important n’est pas seulement le savoir-faire Il y a aussi le savoir être, (l’écoute, la bienveillance, le respect de l’autre, la juste distance). C’est la différence que je fais entre « savoir masser » et « être un bon praticien de massage bien-être ». On ne devient pas praticien de massage parce qu’on a fait telle ou telle formation. Ce n’est pas une simple question de technique, cela demande en parallèle un travail personnel, de la pratique, il me semble bon de se demander pourquoi on fait ça, bref, être au clair avec soi-même. L’autre point important : la posture. J’aime à répéter que « lorsque l’on n’est pas dans la bonne posture, on est dans l’imposture ». Non seulement avec soi même, mais avec l’autre. Au sens propre comme au figuré. A méditer…

Et pour finir, le mot d’ordre c’est : prendre du plaisir !

Quel matériel tu utilises ?

Pour le massage assis, j’aime bien travailler avec la chaise Ecopostural, qui est plus stable et extrêmement simple d’installation. Par contre si je dois me déplacer, comme je n’ai pas de voiture, j’utilise un modèle plus léger et pratique à transporter. L’essentiel, reste de toute façon le confort de la personne. En ce qui concerne les tables de massage, je privilégie les tables larges, épaisses, réglables en hauteur.

Sinon, je ne me sépare jamais de mon « Tatami Confort ». Je peux l’emmener partout, il est pliable c’est donc très pratique pour le massage thaï que j’adore pratiquer.

Et en ce qui concerne les huiles de massage, j’adore le mélange sésame-macadamia pour son odeur et sa fluidité, j’utilise de moins en moins les huiles essentielles. J’affectionne également les huiles d’Andiroba et de Copaïba de chez Forest People, qui sont issues du commerce équitable. J’aime à penser que le bien-être des personnes privilégiées peut contribuer au « mieux vivre » des populations déshéritées.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que tu as appris beaucoup de choses dans ta vie. Je suppose que c’est en partie dû à tes voyages… Quel voyage t’as le plus marqué ?

Je voyage exclusivement pour le massage, alors bien évidemment la Thaïlande, ou je suis allée à plusieurs reprises pour me former, et pour le contexte spirituel. L’Afrique, pour les même raisons, mais aussi pour le rapport à la terre, et surtout pour le rire magnifique de mes sœurs africaines. Mais celui qui m’a profondément marqué, c’est mon séjour à Madagascar !

Pourquoi Madagascar ?

Mon voyage à « Mada » s’est fait à l’improviste. En 2003 la société Forest People, avec qui je collaborais pour tester une huile de massage avait organisé une mission humanitaire, l’idée c’était de monter une coopérative dans le cadre du commerce équitable afin de donner du travail et une paie décente aux paysans locaux. Il s’agissait également de lutter contre la déforestation due à la culture sur brulis. Nous sommes restés 15 jours pendant lesquels j’ai découvert Madagascar et les malgaches : le plus grand choc de ma vie. Je n’ai rien vu des endroits touristiques, des iles paradisiaques… Madagascar est un des pays les plus pauvres du monde.

Nous étions sur les hauts plateaux où nous avons inauguré la coopérative, pour cela nous sommes allés dans des villages reculés où les gens vivaient dans une pauvreté incroyable, ils dormaient dans des huttes, sans eau, sans électricité, sans aucune hygiène. Ils n’avaient jamais vu une « femme blanche ». Les enfants n’avaient jamais vu un ballon de leur vie... A Antsirabé, nous nous sommes également occupés des gamins abandonnés qui trainaient dans les rues en bande « désorganisées » et qui passaient leur temps à mendier, les plus jeunes avaient à peine deux ans…. Je les surnommais les « madalascars » leurs visages ont longtemps hanté mes nuits. C’était un déchirement de rentrer et de les abandonner à leur errance. Humainement c’était incroyable. C’était tous les jours l’aventure. Mais malgré tout nous avions l’impression d’être dans un moment de grâce, hors du temps… C’était magique.

Dis donc, il t’en est arrivé des choses depuis que tu as changé de vie ! Ca parait clair que tu as fait le bon choix. Est-ce que tu as eu des mentors, des personnes qui t’ont inspiré le long de ton parcours ?

Oui ! D’abord ma rencontre avec Jacques Castermane en 1993. S’il y a bien une personne qui m’a marqué dans mon apprentissage, c’est lui. Cet homme est un Maître de Vie. Il est disciple de Karl Graff Durkheim, avec lui j’ai découvert la méditation, « l’expérience spirituelle ». II gère le « Centre de l’instant présent » à Mirmande, dans la Drôme.

Ensuite, il y a Avelina Merkel. Thérapeute, guérisseuse traditionnelle, masseuse, elle a crée « Imallah », un centre de bien être et une école de massages à Dakar. Avelina est la sagesse incarnée, c’est un être d’amour, je la considère comme ma deuxième maman, ma « tata » comme ont dit en Afrique.

Et puis surtout Ryadh Sallem.

A partir du moment où tu rencontres Ryadh, tu ne peux plus te dire : « ma vie est pourrie ». Rhyad est un des plus grands champions du handisport français, son palmarès est incroyable. Le simple fait de le voir vivre avec autant de bonheur, ça te fait réfléchir. J’ai eu la chance incroyable de le côtoyer durant plusieurs années, car il m’avait demandé d’être la masseuse de l’équipe de Paris de basket fauteuil, dont il est le capitaine. Nous avons également vécu ensemble l’aventure à Madagascar. C’est une très belle personne. Ryadh est lui aussi un Maître de Vie, il est tellement dans le mouvement que c’est épuisant de le suivre, il déborde d’idées, d’énergie… A ses côtés, j’ai parfois l’impression d’être une « handicapée de la vie » [Rires]. Rhyad, c’est mon « handi-héro » et je suis très fière d’être son amie.

Tu masses aussi bénévolement pour des associations : Handicap International et Perce-Neige.Tu travailles beaucoupautour du handicap, pourquoi ?

Parce que très égoïstement cela me fait du bien, cela m’a aidé à mieux avancer dans ma vie. Grâce aux personnes handicapées, j’ai appris à relativiser, ce sont des modèles pour moi, et je reste persuadée qu’une des plus grandes richesses de la vie vient de nos différences. Alors si ces différences peuvent nous rassembler… Avec Perce Neige, ça a été un véritable coup de foudre, j’aime profondément les personnes trisomiques, elles sont dans l’immédiateté, ne calculent jamais, et disent ce qui leur passe par la tête, ce qui peut parfois provoquer des crises de fou rires. J’adore être avec eux. Je vais de temps en temps les masser, dans une des maisons Perce-Neige pas loin de chez moi. Ils sont très tactiles et ils passent la journée à te faire des câlins et à te dire : « je t’aime »… Ensuite, le fonctionnement de ces maisons d’accueil est un modèle de bientraitance et de bienveillance.

Pour Handicap International, c’est un peu différent : c’est un engagement citoyen et politique. Il ne s’agit pas seulement de lutter pour la reconnaissance des personnes handicapées, mais également et surtout de s’engager concrètement contre l’utilisation des mines anti-personnelles, et des bombes à sous munitions.

Quel est ton meilleur souvenir de ces projets ?

Tous, parce que toutes ces rencontres incroyables, et ces expériences humaines magnifiques m’ont aidé à me construire et à « entrer en amitié » avec moi même. Cependant, je ne me retourne jamais sur le passé alors j’ai envie de te répondre que mes meilleurs souvenirs seront forcément les prochains… Parce que j’ai encore plein de projets magiques en tête.

Mais pour conclure et parce que je suis une « militante de l’instant présent », j’ai envie de te dire que cette interview restera un très bon souvenir également. Parce que grâce à toi, je viens de prendre conscience que j’ai une vie de rêve…. Et ça, c’est un luxe qui n’a pas de prix, et je t’en remercie infiniment.